La Gang: Une Chimère à Apprivoiser : Marginalité et Transnationalité chez les Jeunes Québécois d’origine Afro-Antillaise

de Marc Perreault, Gilles Bibeau
2003 Boréal
ISBN 2-7646-0237-5

Les deux auteurs sont anthropologues au Québec, et ont déjà publiés un ouvrage sur la toxicomanie à Montréal, recherche qui semble avoir beaucoup influencé le présent livre. Selon Perreault et Bibeau, d’abord, la notion même de « gang » est bien particulière au Québec puisqu’il s’agit d’un phénomène au féminin, soit « la gang » comme le disent les jeunes Québécois et Québécoises. Ensuite, on apprend que la gang est aussi bien une famille, qu’une équipe de basketball , qu’un réseau de protection, ou un marché quasi-capitaliste d’échange de services sexuels ou autres, en passant par une brève histoire des Bérets blancs des années 1970 au Québec. Malgré les drogues, le viol, particulier et collectif, la violence, et la pénurie de ressources aussi bien au niveau de la famille que dans la ville de Montréal elle-même, les auteurs nous feraient croire que les gangs sont « sur-médiatisés ».

Donnant la parole aux jeunes dont le livre fait l’objet central, mais sans citer une seule banque de données ou de statistiques sur les tendances et les habitudes des jeunes montréalais et montréalaises prise dans le piège urbain moderne, il faut croire que la gang offre aux jeunes autant de solutions que de défis. En voulant donner le plus de place à la parole même de ces jeunes qu’ils voulaient tant examiner, les auteurs ont finalement dû abandonné la méthode et jeter l’enfant avec l’eau du bain. C’est ainsi qu’ils ont cru bien faire de se débarasser aussi d’une maîtrise de raisonnement un tant soit peu « scientifique », pour ne pas dire équilibré et recherché. Ainsi cet ouvrage se lit comme un énorme collage d’entretiens, chacun passionnant et rébarbatif, sans doute, mais rapiécés les uns après les autres, sans autre forme ou ordre que les neuf chapitres qui les séparent.

Le chapitre 2, par exemple, sensé nous donner un aperçu de l’histoire des haïtiens de Montréal, couvre presque 50 ans de cette époque en deux pages à peine en nous disant que la vague a commencé aux années 1970, mais qu’il faut d’abord comprendre les influences de la « Black Power » aux États-Unis. Suit une liste d’entretiens sur les dernières tendances new yorkaises, y compris une explication de l’influence et du bruit des motards des « Hell’s Angels » dans les petits patelins nord-américains. Cerner la pertinence de ce genre d’écart demeure – au fil des pages - le grand défi du lecteur.

Au niveau de l’analyse, on apprend aussi que les auteurs sont « conscients » de leur subjectivité – formule qui dans cet ouvrage ressemble plus à une rengaine, qu’à une balise de recherche – et que si, par exemple, la famille québécoise dite « traditionnelle » est en pleine crise, c’est parce que « nous avons plus ou moins tendance à avoir une vision de la famille idéale sur laquelle nous fondons nos jugements de valeur, lesquels, très souvent, sont teintés d’ethnocentrisme. » (p.272). Sans doute, mais au lieu, par la suite, de nous montrer comment nous sortir de cette ornière aussi intellectuelle qu’historique en nous plongeant, par exemple, dans des sources africaines ou des textes poétiques ou médiatiques antillais, les auteurs n’ont rien de mieux à conclure que les familles haïtiennes ont beaucoup de mal à s’intégrer et à s’adapter au Québec. Faute de faits, d’études, d’analyses ou de suivis, il suffirait, pour épouser leur point de vue, de lire et d’absorber ces tristes témoignages – même souvent mensongers et méfiants, les auteurs nous l’avouent -- des jeunes montréalais et montréalaises qui peuplent ces 375 pages.

Malgré tout, ce livre est un manuel clé pour quiconque voudrait pouvoir saisir les précieux outils intellectuels requis pour faire une étude approfondie de la gang au Québec. Loin d’être une chimère – c’est-à-dire un mauvais cauchemar – la population antillaise de Montréal exige que sa voix, ses voix soient bien -- mieux -- entendues. De ce point de vue, sans aucun doute, Perreault et Bibeau ont réussi ici à amorcer le « pluri-logue », c’est-à-dire à cerner le sujet : les jeunes qui les préoccupent. Encore faut-il que les autorités municipales, régionales, et provinciales québécoises et fédérales, ainsi que ces jeunes engagés dans la survie de la vie moderne de Montréal puissent aussi s’entendre, entre autre, grâce aux porte-paroles de ce livre.

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